III
Pour Renisenb, la journée s’écoulait lentement. Incapable de rester en place, elle allait et venait entre la maison et la piscine.
À midi, Imhotep revenu du Tombeau, prit un rapide repas et alla se reposer dans l’ombre du porche, où Renisenb vint s’asseoir à côté de lui.
Le visage du vieillard conservait une expression hébétée et son regard était vide. Il se taisait, poussant par intervalles de profonds soupirs, avant de retomber dans sa songerie. Il demanda où était Henet. Renisenb lui répondit qu’elle était allée porter des draps aux embaumeurs. Puis elle s’enquit de Yahmose et de Hori.
— Hori est parti à l’autre bout du domaine pour faire des vérifications dans les plantations de lin. Yahmose est dans les champs. Il a tout à faire, maintenant… Pauvre Sobek ! Pauvre Ipy ! Mes deux fils qui étaient si beaux !
Renisenb essaya de distraire son père de ses sombres pensées.
— Kameni ne pourrait-il pas l’aider à surveiller le travail ?
— Kameni ? Qui est Kameni ? Je n’ai pas de fils de ce nom.
— Kameni, le scribe, qui va devenir mon mari. Imhotep dévisagea sa fille avec stupeur.
— Ton mari ? Mais c’est Khay que tu dois épouser !
Renisenb réprima un soupir et jugea inutile d’insister. N’y aurait-il pas eu quelque cruauté à obliger le vieil homme à revenir au présent ? Il y eut un long silence, puis, se levant, Imhotep s’écria :
— Mais, bien sûr, Kameni ! Il est allé à la brasserie pour donner des instructions au contremaître. Il faut que j’aille le retrouver.
Il s’éloigna, se parlant à lui-même. Renisenb constata avec plaisir qu’il semblait avoir retrouvé un peu de ses manières d’autrefois. Peut-être sa vigueur intellectuelle lui reviendrait-elle bientôt…
Renisenb regarda autour d’elle. Le silence de la maison et de la cour avait quelque chose d’exceptionnel et de sinistre. Les enfants jouaient sans cris, à l’autre bout de la piscine. Kait n’était pas avec eux et Renisenb se demanda où elle pouvait être.
Henet, qui semblait redevenue l’humble et cauteleuse Henet de toujours, s’approchait de Renisenb.
— Renisenb, dit-elle, j’attendais le moment de te trouver seule…
— Pourquoi ?
Henet baissa la voix.
— J’ai un message pour toi… de Hori.
— Que me veut-il ?
— Il demande que tu montes au Tombeau.
— Maintenant ?
— Non. Une heure avant le coucher du soleil. S’il n’est pas là-haut à ton arrivée, il demande que tu veuilles bien l’attendre. Il dit que c’est très important.
Après une pause, elle ajouta :
— Il m’a bien recommandé d’attendre que tu sois seule pour te délivrer son message, car il tient à ce que personne ne puisse l’entendre…
Henet se retira de son pas furtif.
Renisenb semblait rassérénée. Il lui était agréable de penser qu’à la fin de la journée, dans le calme qu’elle trouvait toujours auprès du Tombeau, elle aurait avec Hori une longue et confiante conversation. Une chose l’étonnait, pourtant : qu’il eût choisi Henet pour transmettre son message. Il fallait, d’ailleurs, reconnaître que, si méchante qu’elle fût, elle s’était honnêtement acquittée de sa mission.
« Au surplus, se dit Renisenb, pourquoi aurais-je peur d’Henet ? Je suis plus forte qu’elle. »
Elle rejeta la tête en arrière, dans un mouvement de fierté instinctive : Elle se sentait jeune et, bien vivante, elle faisait confiance à la vie.
Son message transmis, Henet regagna la lingerie. Elle était ravie et riait doucement.
Penchée sur les piles de linge en désordre, elle leur parlait à mi-voix :
— Nous aurons encore besoin de vous… et avant pas longtemps. Tu entends, Ashayet ? C’est moi qui commande ici, maintenant, et je t’informe que tes draps serviront d’ici peu à envelopper un nouveau cadavre. Lequel ? Le devines-tu ? J’en ris d’avance. Jusqu’à présent, tu n’as pas pu empêcher grand-chose, malgré ton oncle le nomarque. Faire justice ? Comment t’y prendrais-tu pour faire justice en ce monde ? Peux-tu me le dire ?
Il y eut un mouvement derrière les hautes piles de linge. Henet tourna la tête à demi.
Et, soudain, un grand drap s’abattit sur elle. Une main inexorable l’enserrait dans la toile. Elle suffoquait sous cette main qui s’appliquait sur son nez et sa bouche, l’empêchant de crier. La lutte se prolongea un instant. Puis la vieille Henet cessa de se débattre…